Lauda Sion

Thomas d'Aquin,

Traduction de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy,



Lauda, Sion, Salvatorem,
Lauda ducem et pastorem
In hymnis et canticis.

Quantum potes, tantum aude,
Quia maior omni laude,
Nec laudare sufficis.

Que ton prince, ô Sion, que ton Sauveur unique
De ta nouvelle joie et d'un nouveau cantique,
Soit l'illustre sujet.
Montre un excès de zèle en l'excès de sa grâce.
La plus haute louange est encore trop basse
Pour un si grand objet.

Laudis thema specialis,
Panis vivus et vitalis
Hodie proponitur.

Quem in sacrae mensa coenae
Turbae fratrum duodenae
Datum non ambigitur.

Le Ciel pour t'animer, par un culte suprême,
T'envoie un pain vivant, qui, du corps de Dieu même,
Fait vivre les humains.
Pain, dont ce vrai pasteur ses brebis rassasie,
Qu'il offrit en la Cène à la bande choisie,
Se portant dans ses mains.

Sit laus plena, sit sonora ;
Sit jucunda, sit decora
Mentis jubilatio.

Dies enim solemnis agitur
In qua mensae prima recolitur
Huius institutio.

Sus donc ! Que ton bonheur te ravisse et t'enflamme,
Joins en ton allégresse aux transports de ton âme
Tes chants harmonieux :
Honore ce grand jour, dont la fête divine
Retrace à nos esprits la première origine
De ce banquet des cieux.

In hac mensa novi Regis,
Novum pascha novae legis
Phase vetus terminat.

Vetustatem novitas,
Umbram fugat veritas,
Noctem lux eliminat.

Enfin le Roi nouveau donne une loi nouvelle,
Enfin la Pâque antique en sa Pâque éternelle
S'éteint et se détruit ;
La substance et le corps succède à l'ombre obscure.
La vérité présente efface la figure ;
Le jour chasse la nuit.

Quod in coena Christus gessit
Faciendum hoc expressit
In sui memoriam.

Docti sacris institutis,
Panem, vinum in salutis
Consecramus hostiam.

En la Cène, où les douze ont vu ce qu'on doit croire,
Jésus leur dit ces mots : Honorez ma mémoire,
Faisant ce que je fais ;
Et l'Église, adorant cet oracle infaillible,
Consacre un pain terrestre, un vin pur et sensible,
En victime de paix.

Dogma datur christianis
Quod in carnem transit panis
Et vinum in sanguinem.

Quod non capis, quod non vides
Animosa firmat fides
Praeter rerum ordinem.

C'est elle qui nous dicte, après un si grand maître,
Que le pain devient chair, que le vin changeant d'être
Est fait sang du Sauveur.
Et, quoique notre esprit, que notre œil nous démente,
C'est assez qu'un Dieu parle, et qu'une foi constante
Lui soumette le cœur.

Sub diversis speciebus,
Signis tantum et non rebus,
Latent res eximiae.

Caro cibus, sanguis potus,
Manet tamen Christus totus
Sub utraque specie.

La figure, le goût, la couleur sont semblables,
Mais la substance change, en laissant immuables
Ces voiles du dehors.
Sous eux la chair nourrit, le sang se donne à boire,
Et Christ sous chaque espèce, homme et Dieu plein de gloire,
A son sang et son corps.

A sumente non concisus,
Non confractus, non divisus,
Integer accipitur.

Sumit unus, sumunt mille,
Quantum isti tantum ille,
Nec sumptus consumitur.

La main rompt bien le signe, et la bouche l'altère,
Mais Jésus immortel dans ce sacré mystère
Vient tout entier en nous.
Qu'il soit reçu de mille ou qu'un seul s'en nourrisse,
Sans que rien le consume ou que rien l'amoindrisse,
Un seul a ce qu'ont tous.

Sumunt boni, sumunt mali,
Sorte tamen inaequali
Vitae vel interitus.

Mors est malis, vita bonis :
Vide paris sumptionis
Quam sit dispar exitus.

Aux méchants comme aux bons ce Sauveur s'abandonne.
Mais il punit les uns, les autres il couronne
Par un contraire sort.
Le juste et le coupable, au même pain céleste,
Trouve, ou son vrai remède, ou son poison funeste,
Ou la vie, ou la mort.

Fracto demum Sacramento,
Ne vacilles, sed memento
Tantum esse sub fragmento
Quantum toto tegitur.

Si tu vois rompre en deux la redoutable hostie,
Crois Dieu plus que ta vue, et, ferme dans ta foi,
Adore comme au tout, sous la moindre partie,
Cet invisible roi.

Nulla rei fit scissura,
Signi tantum fit fractura
Qua nec status nec statura
Signati minuitur.

L'effort qui peut briser le voile corruptible
Ne donne aucune atteinte à ce corps glorieux.
Tout divisé qu'il semble, il est indivisible,
Et le même en tous lieux.

Ecce panis angelorum
Factus cibus viatorum,
Vere panis filiorum
Non mittendus canibus.

Voici le pain dont Dieu nourrit l'ange à sa table,
Qui, dans ce triste exil, nous comble de ses biens.
Loin le pécheur brutal ; c'est le pain adorable
Des enfants, non des chiens.

In figuris praesignatur,
Cum Isaac immolatur,
Agnus paschae deputatur,
Datur manna patribus.

La loi dans ses crayons a son image peinte.
Comme Isaac sur l'autel il s'offre et ne meurt pas.
Il est l'Agneau mystique ; il est la manne sainte
Qui sauve du trépas.

Bone Pastor, panis vere,
Jesu nostri miserere,
Tu nos pasce, nos tuere,
Tu nos bona fac videre
In terra viventium.

Ô pasteur sans pareil, vrai Dieu, vrai pain de vie,
Sois notre guide unique, et notre unique espoir,
Soutiens-nous ici-bas par ton divin pouvoir,
Et montre un jour ces biens à notre âme ravie
Qu'elle a crus sans les voir.

Tu qui cuncta scis et vales
Qui nos pascis hic mortales,
Tuos ibi commensales,
Coheredes et sodales
Fac sanctorum civium. Amen.

Toi qui sais et peux tout, par qui l'âme immortelle
Vit en son corps mortel de ton corps glorieux,
Fais qu'unis à tes saints au grand banquet des cieux,
Nous mangions en ton règne à la table éternelle
Ce pain qui nous rend dieux.