Stabat Mater

Jacopone de Todi,

Traduction de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy,



Stabat Mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.

Cuius animam gementem,
contristatam et dolentem,
pertransivit gladius.

Sous la croix, où, pour notre crime,
Le saint des saints s'est fait victime,
Sa chaste mère était en pleurs ;
Et, dans cet état pitoyable,
Son triste cœur inconsolable
Fut percé de mille douleurs.

O quam tristis et afflicta
fuit illa benedicta
Mater Unigeniti.

Quæ mœrebat et dolebat,
Pia Mater cum videbat
Nati pœnas incliti.

Ô tristesse incompréhensible
D'un cœur si pur et si sensible
De la mère du Roi des cieux !
À tant d'horreurs être présente,
Et voir, sur une croix sanglante,
Son Fils expirer à ses yeux !

Quis est homo qui non fleret,
Matrem Christi si videret
in tanto supplicio?

Quis non posset contristari,
Christi Matrem contemplari
dolentem cum Filio?

Qui pourrait, sans verser des larmes,
Penser aux mortelles alarmes
Dont tous ses sens furent surpris ?
Quelle âme, sans être atteinte,
Verrait une mère si sainte
Souffrir tant avec son saint Fils ?

Pro peccatis suæ gentis
vidit Iesum in tormentis
et flagellis subditum.

Vidit suum dulcem natum
morientem desolatum,
dum emisit spiritum.

Elle vit ce Fils adorable,
Ce Fils infiniment aimable
Battu, percé pour des ingrats.
Et, par le plus cruel supplice,
Mourir enfin en sacrifice
Dans les douleurs de cent trépas.

Eia Mater, fons amoris,
me sentire vim doloris
fac, ut tecum lugeam.

Fac ut ardeat cor meum
in amando Christum Deum,
ut sibi complaceam.

Mère du Dieu de la nature,
Du pur amour source très pure,
Mêle mes pleurs à tes soupirs.
Allume en moi ton divin zèle,
Afin qu'étant pur et fidèle,
Mon Jésus ait tous mes désirs.

Sancta Mater, istud agas,
Crucifixi fige plagas
cordi meo valide.

Tui nati vulnerati,
tam dignati pro me pati,
pœnas mecum divide.

Que ses douleurs les plus cruelles,
Que ses pointes les plus mortelles
Percent mon cœur dans ce moment.
C'est pour moi que Jésus expire ;
C'est pour moi que l'on le déchire ;
Je dois partager son tourment.

Fac me tecum pie flere,
Crucifixo condolere,
donec ego vixero.

Iuxta crucem tecum stare,
et me tibi sociare
in planctu desidero.

Que ne puis-je à cette croix sainte
Qui du sang de Jésus est teinte
Attacher comme moi mon cœur !
Hélas ! Ma plus pressante envie
C'est de sentir toute ma vie
Et ton amour et ta douleur.

Virgo virginum præclara,
mihi iam non sis amara:
fac me tecum plangere.

Fac ut portem Christi mortem,
passionis fac consortem,
et plagas recolere.

Ô Vierge que le Ciel admire,
Fais que sans cesse je soupire
Après mon Sauveur mort pour moi ;
Et que, dans mon âme souffrante,
Sa sainte mort toujours présente
Nourrisse mon zèle et ma foi.

Fac me plagis vulnerari,
fac me cruce inebriari,
et cruore Filii.

Flammis ne urar succensus
per te Virgo, sim defensus
in die judicii

Que dans les profondes blessures
Qu'il reçut de ses créatures
Mon cœur s'abîme entièrement ;
Et qu'un pur rayon de ta flamme
Protège et défende mon âme,
Dans le grand jour du jugement

Christe, cum sit hinc exire,
da per Matrem me venire
ad palmam victoriae.

Quando corpus morietur,
fac ut animæ donetur
Paradisi gloria.

Que Jésus pour moi fait victime
Par sa croix effaçant mon crime
Me rende agréable à ses yeux.
Et qu'enfin mon âme épurée
De mon corps étant séparée,
Avec lui règne dans les cieux.