Adoro te devote

Thomas d'Aquin,

Traduction de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy,



Adóro te devóte, látens Déitas,
Quæ sub his figúris, vere látitas:
Tibi se cor meum totum súbjicit,
Quia, te contémplans, totum déficit.

Je t'adore, ô grand Dieu, présent dans ce nuage
Qui caches les rayons de ta vive clarté.
Mon cœur te contemplant en cette obscurité,
Plein d'un profond respect, t'offre son humble hommage.

Visus, tactus, gustus, in te fállitur,
Sed audítu solo tuto créditur:
Credo quidquid díxit Dei Fílius;
Nil hoc verbo veritátis vérius.

L’œil, la langue se trompe en cet objet suprême,
L'oreille seule assure et sauve par la foi.
C'est un Dieu qui nous parle. Il l'a dit. Je le crois.
Et qui peut moins tromper que la vérité même ?

In cruce latébat sola Déitas,
At hic látet simul et humánitas:
Ambo támen crédens átque cónfitens,
Peto quod petívit latro pœnitens.

La croix n'avait caché que ta divine essence.
Ici tout l'homme Dieu prend le voile du pain.
Mais t'y reconnaissant homme, Dieu souverain,
Avec le saint larron j'implore ta clémence.

Plagas, sicut Thomas, non intúeor,
Deum támen meum te confíteor.
Fac me tibi sémper mágis crédere,
In te spem habére, te dilígere.

Thomas croit en voyant. Et moi, Dieu de mon âme,
Te croyant sans te voir, à toi seul j'ai recours.
Fais qu'en mon coeur soumis, la foi croisse toujours,
Que ton Esprit m'anime, et ton amour m'enflamme.

O memoriále mortis Dómini,
Panis vivus, vitam præstans hómini,
Præsta meæ menti de te vívere,
Et te illi semper dulce sápere.

Pain qui d'un Dieu mourant retrace la mémoire,
Pain vivant qui nourris l'homme dans sa langueur,
Répands en mon esprit ta céleste vigueur,
Et sois seul tout son goût, ses plaisirs et sa gloire.

Pie pellicáne, Jesu Dómine,
Me immúndum munda tuo sánguine,
Cujus una stilla salvum fácere,
Totum mundum quit ab ómni scélere.

Jésus meurtri pour nous, pélican adorable,
Rends pur le cœur des tiens par ton sang précieux,
Sang dont la moindre goutte offerte au Roi des cieux
Aurait pu racheter tout un monde coupable.

Jesu, quem velátum nunc aspício,
Oro fíat illud, quod tam sítio:
Ut, te reveláta cernens fácie,
Visu sim beátus tuæ glóriæ. Amen.

Dieu voilé pour mon bien de ces ombres sensibles,
Fais selon ce désir qui s'enflamme dans moi
Qu'un jour mon œil, perçant le bandeau de la foi,
Voie visiblement tes beautés invisibles.