Pange lingua (Saint-Sacrement)

Thomas d'Aquin,

Traduction de Pierre Corneille,



Pange, lingua, gloriósi
Córporis mystérium,
Sanguinísque pretiósi,
Quem in mundi prétium
Fructus ventris generósi
Rex effúdit géntium.

Chantons du corps sacré l'adorable mystère,
Et celui du sang précieux
Qui fut du monde entier le rachat glorieux,
Qui d'un Dieu fléchit la colère,
Et que le fruit d'un ventre issu de tant de rois,
Le roi des nations, répandit sur la croix.

Nobis datus, nobis natus
Ex intácta Vírgine,
Et in mundo conversátus,
Sparso verbi sémine,
Sui moras incolátus
Miro clausit órdine.

D'une vierge pour nous il prend son origine,
Son père nous le donne à tous ;
Avec nous il converse, et semant parmi nous
Sa parole toute divine,
Il ferme son exil en ce triste séjour
Par un ordre étonnant de puissance et d'amour.

In suprémæ nocte coenæ
Recúmbens cum frátribus
Observáta lege plene
Cibis in legálibus,
Cibum turbæ duodénæ
Se dat suis mánibus.

À table, dans la nuit de sa dernière cène,
Avec ses douze autour de soi,
En pain, herbes et viande, ayant fait de la loi
Une observance exacte et pleine,
Pour dernier mets lui-même à ce troupeau si cher
Il donne de sa main et son sang et sa chair.

Verbum caro, panem verum
Verbo carnem éfficit:
Fitque sanguis Christi merum,
Et si sensus déficit,
Ad firmándum cor sincérum
Sola fides súfficit.

Ce Verbe-chair, d'un mot, par sa toute-puissance,
Change un pain en son corps divin ;
Du vin il fait son sang, et ce pain et ce vin
Laissent détruire leur substance ;
Tout notre sens résiste à ce qu'il nous en dit,
Mais au cœur pur et droit la foi seule suffit.

Tantum ergo sacraméntum
Venerémur cérnui:
Et antíquum documéntum
Novo cedat rítui:
Præstet fides suppleméntum
Sénsuum deféctui.

Nous qui d'un tel amour recevons un tel gage,
Adorons ce grand sacrement ;
Faisons céder la nuit du vieil enseignement
Aux clartés du nouvel usage ;
Et si nous n'avons pas des yeux assez perçants,
Que notre foi supplée au défaut de nos sens.

Genitóri, Genitóque
Laus et jubilátio,
Salus, honor, virtus quoque
Sit et benedíctio:
Procedénti ab utróque
Compar sit laudátio.

Que de la Trinité l'auguste et saint mystère
À jamais partout soit béni :
Rendons au Père immense un respect infini,
Pareille gloire au Fils qu'au Père,
Pareille à cet Esprit qui procède des deux,
Éternel, ineffable et tout-puissant comme eux.